Le Globe & Mail : Les baby-boomers n'ont pas vécu selon leurs moyens. Et les jeunes générations en paieront le prix.
La situation financière des jeunes Canadiens serait bien meilleure si les baby-boomers avaient vécu selon leurs moyens. Or, les données démontrent le contraire. Il est temps que les baby-boomers assument cette part de leur héritage.
Article initialement paru dans The Globe & Mail le 10 mars 2023.
« Arrêtez de vous en prendre aux baby-boomers… Nous, les baby-boomers, avons vécu selon nos moyens, sans aides gouvernementales. »
Hormis quelques insultes, voici la première phrase d'un courriel que j'ai reçu récemment d'un lecteur de ma dernière chronique. Ce lecteur contestait le fait que j'aie présenté des données montrant que les baby-boomers, en tant que génération, n'ont pas payé suffisamment d'impôts durant leur vie active pour couvrir intégralement le coût de leur pension de retraite et de leurs soins médicaux à la retraite.
J'aimerais que le lecteur ait raison. La situation financière des jeunes Canadiens serait bien meilleure si les baby-boomers avaient vécu selon leurs moyens. Mais les données prouvent le contraire. Un simple coup d'œil à l'augmentation de la dette publique durant la vie active des baby-boomers suffit à le démontrer, puisque le montant de la dette héritée par jeune a triplé sous leur mandat. Il est temps que les baby-boomers assument cette part de leur héritage.
Les baby-boomers sont devenus adultes vers 1976, alors que la dette publique totale s'élevait à environ 39 milliards de dollars. Si l'on divise cette dette par les 17 millions d'habitants de moins de 45 ans cette année-là, et qu'on l'ajuste en fonction de l'inflation, les données montrent que la dette par jeune à cette époque équivalait à 10 500 dollars aujourd'hui.
Comparons cela avec 2021, dernière année pour laquelle des données complètes sont disponibles. La dette publique totale s'élève à 1 100 milliards de dollars. Si l'on divise ce chiffre par les 21 millions d'habitants de moins de 45 ans, la dette par jeune atteint désormais 53 000 dollars. Cela représente une multiplication par cinq en 45 ans.
De même que la dette héritée par les baby-boomers a été façonnée par plusieurs générations à l'époque, celle héritée par les jeunes générations aujourd'hui reflète les influences de plusieurs générations. Pourtant, pendant une grande partie des 45 dernières années, les baby-boomers ont constitué la génération la plus nombreuse à l'origine des tendances économiques et politiques. Par conséquent, une grande partie (mais pas la totalité) de la responsabilité de l'endettement actuel leur incombe.
Attendez une seconde, diront certains. Les années de pandémie n'ont pas été une période normale pour les dépenses publiques. Les mesures d'urgence ont considérablement alourdi notre dette. Soit. Alors, excluons les années de pandémie. En 2019, la dette par personne de moins de 45 ans s'élevait à 43 000 $ – quatre fois plus qu'en 1976.
Un autre bémol potentiel est que les chiffres que je présente ci-dessus ne tiennent pas compte du fait que notre économie est aujourd'hui plus prospère qu'en 1976. À l'époque, le produit intérieur brut par habitant était d'environ 40 000 $ en tenant compte de l’inflation. Aujourd’hui, ce montant a augmenté de 65 %, pour atteindre 66 000 $.
Si l'on ajustait le niveau d'endettement de 1976 en fonction de la croissance économique qu'a connue le Canada depuis, la dette par jeune baby-boomer s'élèverait à 17 395 $ (et non à 10 500 $). Même en étant optimiste, force est de constater que les baby-boomers ont contribué à l'accumulation d'une dette publique environ trois fois supérieure à celle qu'ils ont héritée. Cela ne ressemble pas à une gestion responsable, à mon sens.
L'augmentation de la dette n'est pas toujours problématique en soi. Si la dette avait triplé parce que les gouvernements avaient réalisé des investissements historiques pour remédier à la crise du logement ou pour décarboner l'économie afin de réduire les risques climatiques, les jeunes Canadiens s'en réjouiraient peut-être. Mais ce ne sont pas les principales raisons de cette croissance. La dernière décennie est particulièrement préoccupante, car – comme je l'ai déjà écrit – les plus fortes hausses des dépenses publiques ont concerné le soutien du revenu et les soins médicaux des retraités.
Le coût du service de la dette publique impayée des baby-boomers a des répercussions concrètes sur les jeunes générations. Par exemple, le gouvernement de la Colombie-Britannique vient de déposer son budget 2023. Les paiements d'intérêts sur la dette provinciale seront supérieurs de 1.4 milliard de dollars à compter de 2025-26. Cela représente 23 % de plus que les dépenses que la Colombie-Britannique consacrera à l'éducation de la maternelle à la 12e année au cours de la même période.
Imaginez à quel point les gouvernements pourraient plus rapidement développer les services de garde d'enfants à 10 dollars par jour, améliorer les prestations de congé parental, réduire les frais de scolarité universitaires ou investir dans l'adaptation au changement climatique s'ils ne payaient d'intérêts que sur le montant de la dette héritée par les baby-boomers, et non sur la dette beaucoup plus importante qu'ils laissent aujourd'hui derrière eux.
Je comprends. Personne n'aime qu'on lui dise qu'il risque de laisser un héritage discutable à ses enfants et petits-enfants. Et les partis politiques ont systématiquement esquivé leur responsabilité d'être francs avec les baby-boomers quant au fossé important entre les impôts qu'ils ont payés durant leur vie active et le coût des prestations et services publics dont ils dépendront à la retraite.
Mais ne vous en prenez pas au messager. Je ne critique pas les baby-boomers. Je veux aider cette génération à préserver son héritage afin qu'on se souvienne d'elle avec honneur, en les invitant à prendre conscience de l'ampleur des dettes qu'ils risquent de laisser aux générations futures.