En matière de logement au Canada, le statu quo a engendré des inégalités et un sentiment de complaisance.
Les inégalités surviennent car la hausse des prix du logement engendre des gains considérables pour certains tout en réduisant l'accessibilité au logement pour d'autres, ce qui limite leurs chances de réaliser leur potentiel et de profiter de la vie.
La complaisance, car certains propriétaires engrangent des richesses considérables grâce à la flambée des prix sans se rendre compte que leurs gains contribuent à maintenir beaucoup d'autres à l'écart.
Il est temps de bouleverser ce statu quo de manière créative. Il est temps de mettre fin à la dépendance du Canada aux prix élevés et sans cesse croissants des maisons, en reconstruisant notre système de logement autour du concept « Le logement d’abord, l’investissement ensuite ».

La clé de cette transformation réside dans la prise de conscience que le dur labeur quotidien des Canadiens est davantage imposé que la plus-value immobilière que les propriétaires accumulent pendant leur sommeil et devant la télévision. Actuellement, notre système fiscal soustrait à l'impôt les 3 200 milliards de dollars de plus-value immobilière accumulée par les propriétaires depuis 1977. Il incite donc à privilégier l'immobilier comme moyen de s'enrichir plutôt que comme lieu de vie.
Tout comme les paradis fiscaux incitent à transférer des fonds hors du Canada pour préserver son patrimoine, l'avantage fiscal lié à la propriété immobilière nous pousse à miser sur la hausse des prix de l'immobilier pour nous enrichir. Pourquoi considérons-nous le premier comme une trahison, mais nous réjouissons du second ? Un système qui transforme l'accession à la propriété en stratégie d'investissement compromet l'accessibilité au logement et nuit aux jeunes générations et aux générations futures. Il est temps de protéger les véritables abris, et non les paradis fiscaux.

Nous pouvons commencer par mettre un prix sur l'inégalité en matière de logement en ajoutant une surtaxe modeste (commençant à 0.2 % et culminant à 1 %) sur la valeur des maisons de plus d'un million de dollars afin de ralentir la hausse des prix des logements et de donner aux revenus une chance de rattraper leur retard.
Au Canada, les nouvelles taxes sont souvent un sujet tabou, et les Canadiens ont déjà été la cible de campagnes de désinformation prétendant que toute modification de la fiscalité immobilière équivaut à une expropriation. En réalité, la surtaxe sur les résidences d'un million de dollars ne coûtera rien à 90 % des Canadiens. Elle vise simplement à surtaxer légèrement les propriétaires des maisons les plus luxueuses du pays.
Si vous possédez une maison d'une valeur de plus d'un million de dollars, vous serez peut-être surpris d'apprendre que vous vivez dans l'un des 10 % des biens immobiliers les plus chers du Canada. Vous serez peut-être d'autant plus surpris si votre « maison à un million de dollars » n'est pas le manoir auquel on s'attend généralement pour un tel prix.
Nombreux sont ceux qui vivent aujourd'hui dans des maisons valant des millions de dollars et qui ne s'attendaient peut-être pas à faire partie des 10 % les plus riches. Beaucoup ont probablement acheté une maison à prix moyen il y a des décennies et ont travaillé dur pour la payer avec des salaires ordinaires, sans jamais imaginer que l'envolée des prix de l'immobilier les transformerait en millionnaires. Mais qu'on s'y attende ou non, cette même hausse des prix qui a enrichi certains a rendu l'accès à la propriété extrêmement difficile pour d'autres, notamment les jeunes générations, les générations futures et les nouveaux arrivants au Canada.

Même si vous faites partie des 10 % les plus riches, il n'y a aucune raison de craindre une surtaxe sur les maisons d'un million de dollars. Une maison de 1.2 million de dollars serait taxée à hauteur de 400 dollars ; une maison de 1.5 million de dollars, à hauteur de 1 000 dollars. Et comme pour les prêts hypothécaires inversés si souvent mis en avant à la télévision, vous ne paierez qu'à la vente du bien. Ainsi, nous veillons à ne pas pénaliser les personnes qui possèdent une maison de grande valeur, mais disposent de peu de liquidités.
Un supplément de 400 à 1 000 $ par année est un faible prix à payer pour freiner la flambée des prix de l'immobilier et permettre ainsi aux jeunes, aux aînés locataires et aux nouveaux arrivants de retrouver leur équilibre financier. C'est également une somme modeste au regard des impôts sur les salaires.

Les Canadiens à revenu moyen gagnant 60 000 $ par année paient environ 10 000 $ d’impôt sur le revenu. Ce montant s’applique qu’ils soient locataires ou propriétaires d’une maison dont la valeur a augmenté de plusieurs centaines de milliers de dollars. La surtaxe sur les maisons valant un million de dollars concrétise l’intuition que nous partageons probablement tous face à ces deux situations : les propriétaires de maisons valant un million de dollars sont mieux à même de payer un peu plus pour lutter contre les inégalités en matière de logement.
Les quelque 5 milliards de dollars perçus annuellement grâce à cette nouvelle taxe modeste serviront à réaliser de nouveaux investissements dans le logement locatif abordable et les coopératives.
Taxer la valeur des résidences de plus d'un million de dollars n'est ni nouveau ni inquiétant. Contrairement à certaines idées reçues, il ne s'agit pas d'une taxe générale sur la valeur nette immobilière, ni d'un impôt sur les gains en capital, et sa mise en œuvre ne nécessite pas un important programme gouvernemental. Corriger les inégalités en matière de logement ne requiert que de légères modifications aux pratiques de taxation foncière déjà en vigueur au Canada. C'est une mesure raisonnable pour réformer un système préjudiciable à de nombreuses personnes, sans imposer de coûts injustes aux 10 % de propriétaires qui devront payer un peu plus.
Nos gouvernements adoptent déjà de nouvelles mesures pour taxer les voitures, les bateaux et les avions de luxe, premières étapes d'une lutte contre les inégalités de richesse. De nouvelles mesures fiscales visent également à améliorer l'accessibilité au logement, en ciblant les acheteurs étrangers, les logements vacants, la spéculation immobilière et les locations de courte durée. Si ces mesures ont pour objectif de rendre le logement plus abordable, elles ne concernent qu'un nombre insuffisant de ménages pour avoir un impact significatif sur l'ensemble du système.
On connaît tous l'adage « la maison est le château d'une personne ». Le foyer est un lieu sacré, un refuge, un havre de sécurité où l'on fonde une famille et où l'on élève ses enfants. On dévalorise ce qui fait la valeur sacrée du foyer lorsqu'on en complique l'accès pour tous, en protégeant les abris fiscaux au détriment de véritables logements.

Il est temps de demander aux 10 % de Canadiens qui possèdent les biens immobiliers les plus précieux de tolérer un léger sacrifice en matière d'inégalités de logement afin de démontrer leur attachement au rêve canadien selon lequel un logement décent devrait être accessible à tous grâce à un dur labeur, que ce soit en location, en coopérative ou en tant que propriétaires.
Pour que le logement devienne accessible à tous, il est nécessaire de stabiliser les prix afin que les revenus puissent suivre. Une surtaxe sur les maisons valant un million de dollars constitue une étape importante vers cet objectif.
Signé,
Paul Kershaw, Université de la Colombie-Britannique et Generation Squeeze
Andrea Long, Generation Squeeze
Lindsay McLaren, Université de Calgary
Gillian Petit, Université de Calgary
Élisabeth Gugl, Université de Victoria
Thom Armstrong, Fédération des coopératives d'habitation de la Colombie-Britannique
Jill Atkey, Association de logement sans but lucratif de la Colombie-Britannique
Emanuel Guay, Université du Québec à Montréal et Brick by Brick
Toby Sanger, Canadiens pour l'équité fiscale
Ricardo Tranjan, Centre canadien de politiques alternatives
PS : Si vous êtes préoccupé par le fait que les inégalités en matière de logement soient hors de contrôle et que vous souhaitez nous aider à lutter pour une équité intergénérationnelle, Rejoignez le mouvement Gen Squeeze ! Plus notre réseau est étendu, plus notre influence pour obtenir des changements politiques est grande.